RUFUS, L’ECOLIER DE TOLOSA

Par Véronique BIALOSKORSKI

Publié dans la revue "Au temps des Celtes et des Romains", APHV, nov 2008

Merci à Enzo Brollo, le « Rufus de Tolosa ».
Merci à Enzo Brollo, le « Rufus de Tolosa ».
ph.1
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Aujourd’hui, le 3ème jour des ides d’october 77 (15 octobre), moi, Rufus, je suis inquiet : c’est ce matin que je retourne en classe !

Je me suis éveillé avant le jour et mon esclave m’a apporté l’eau pour ma toilette. Il m’a ensuite aidé à enfiler ma tunique, mes chaussures, et ma précieuse bulla (ph.1)

ph.2
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Ainsi, tant dans la rue que dans ma classe, tous sauront que je suis un enfant libre, reconnu par mon père citoyen romain. Ma bulla contient bien entendu quelques petits objets qui me protègent (ph.2) (dent de lait d’un jeune cheval, petits coquillages, œil de lézard vert pour ma vue)

Je l’offrirai aux dieux lares de ma maison lorsque je prendrais la toge virile, à 16ans.


Mon esclave se charge de mes tabulae (tablettes) , stylets (ph.3), et de mon cucculus (manteau court à capuvhe) (ph.4) et va m’attendre à l’entrée de la maison avec Aegidios mon pédagogue. Tous deux m’accompagneront à l’école. Ils vont porter mes affaires et de me protéger des dangers de la rue . Mon pédagogue assistera à la classe et, cet après-midi, il me fera répéter mes leçons.

ph.3
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Avant de partir, je me rends dans l’une des salles de réception de la domus (maison)  pour saluer Cnaeus Flavius Severinus, mon père. Celui-ci est occupé à recevoir ses ‘clients’. Il s’interrompt pour me présenter : j’ai 11 ans, et mon père est fier d’annoncer que l’année prochaine, quand j’aurai fini le cycle primaire, je suivrai l’enseignement secondaire dispensé par le grammaticus (grammairien) . L’étude des auteurs classiques me livrera les secrets des langues latines et grecques. Cette langue m’est familière depuis ma toute petite enfance puisque ma mère m’avait choisi une nourrice grecque dans ce but.

 


ph.4
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Enfin, vers 16 ans, j’apprendrai à maîtriser l’art oratoire sous la direction du rhetor ; j’espère que mon père m’enverra à Massilia (Marseille), comme il l’a fait pour mon frère Alexandre, car la réputation de cette école est excellente. J’aurai la grande chance d’accomplir ce cycle complet parce que mon père est un riche marchand de mules de Tolosa (Toulouse).

ph.5
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Ma mère, avant de m’embrasser et de me répéter d’être un bon élève, me glisse quelques pièces (ph.5) dans la main, pour que je puisse m’acheter des friandises. Elle aurait préféré que je profite des leçons à domicile d’un précepteur, mais mon père, comme certains de ses amis, pense que l’école me préparera mieux à la vie sociale. Bien entendu, elle lui obéit. Je sais qu’il nourrit beaucoup d’ambition à mon endroit, et quand il me fouette, c’est pour que je sois un écolier plus appliqué.

Il est l’heure de partir : les cours commencent avant la première heure (6 heures). Il y aura heureusement les jours fériés pour me reposer, surtout le 19 mars, fête des enfants, ainsi que les vacances d’hiver, et, bien entendu, tous les 9 jours, le repos lors duquel nous invitons nos parents et amis. Une dernière caresse à mon petit chien, Poacatus, et me voici dehors. Il y a déjà beaucoup d’animation dans la ville. D’ailleurs, mon pédagogue a reçu ordre de me surveiller de très près, car l’année dernière dans ma rue, une jeune esclave de ma classe s’est faite renversée et tuée par une charrette.

Au carrefour, je retrouve Marcus mon ami et Lucius, son jeune frère d’à peine 8 ans. Ils partagent tous les deux ma classe ainsi que Victoria, la jeune esclave favorite de leur père. Elle assiste aux cours de notre maître Helenus depuis deux ans (elle a comme nous commencé la classe à 7 ans) et apprend très vite à compter. C’est d’ailleurs pour cette raison que son maître, paye ses leçons : elle doit remplacer l’esclave préposé aux comptes de la maison qui est en train de mourir ! Je n’aime pas beaucoup cette Victoria, et je ne lui parle jamais, car c’est une fille, et de plus je n’apprécie pas trop de partager mon banc avec une esclave. Je la frappe souvent, et je la dénonce à son maître chaque fois que je découvre qu’elle a volé une pupa (poupée) (ph.6).

Nous voici enfin arrivés ! La classe d’Helenus notre litterator, a lieu dans l’arrière boutique de Marcus Cordius Flavius. Je pousse le rideau, pénètre au rez-de-chaussée et accroche mon cucculus au porte-manteau (et constate que les latrines ne sont pas en très bon état !) avant de monter par les escaliers branlants. Ce Flavius n’aime pas beaucoup les enfants et n’entretient pas le local où travaille son esclave. Il faut dire qu’Helenus est méchant, en plus d’être affligé d’une terrible boiterie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il exerce son métier de maître d’école : il parait qu’un jour, Flavius l’a battu tellement fort, qu’il lui a cassé les jambes ; Helenus ne pouvant plus le servir comme avant à la fabrication du vin, il lui rapporte au moins un petit peu d’argent avec ce métier de misère.

Nous les élèves de sa classe, nous le nommons ‘cruel Helenus’, et la rue ne manque pas de graffitis le représentant en train de fouetter des enfants (il y a même quelques inscriptions qui le traitent de « vieux mignon » et de noms que ma mère m’interdit de prononcer !).

Bref, c’est en tremblant que je m’installe, au milieu de la trentaine d’autres enfants de 7 à 11 ans. Le travail d’Helenus consiste à nous apprendre à lire, écrire et compter en échange de quelques sesterces que nous lui amenons en fin de mois. Nous devons d’abord apprendre à tracer les lettres (nous sommes alors des abecedarii) avant de former des syllabes (et devenir des syllabarii). Avec mon ami Marcus, nous sommes des nominarii car nous savons reconnaître et écrire les mots. Lucius, lui, se sert de ses tabula sur lesquelles les lettres sont gravées en creux. Il n’a plus qu’à en suivre les contours pour se familiariser avec leur tracé. Victoria, quant à elle, n’en possédant pas de semblable, est aidée par Helenus qui guide sa main.

Le maître, qui ne sait que répéter ce qu’on lui a appris, nous oblige à savoir par cœur les tables d’addition et de multiplication. Il n’est pas très intelligent, et nous ne nous privons pas de le traiter de ‘singe savant’ ! D’ailleurs, quand il se tourne pour écrire au tableau, certains de mes camarades lui jette des cailloux ou l’imitent en le caricaturant. Du coup, Helenus se met dans d’effroyables colères et nous fouette cruellement. Il n’est pas rare que les passants s’arrêtent au son de nos hurlements, et soulèvent le rideau qui nous sépare de la rue pour s’amuser du spectacle ! Un jour qu’il m’avait frappé particulièrement fort, j’avais été me plaindre auprès de mon père qui est venu demander des comptes à Helenus. Celui-ci lui a expliqué que c’était comme ceci qu’il soignait les paresseux (car il est vrai que j’avais hésité sur la table de 9 !) et mon père m’avait frappé en retour ! Il mérite bien son surnom de Severinus, et de mon côté, j’endure la classe sans plus me plaindre ! Avec mes amis, nous avons coutume de dire que nous avons quitté « l’âge des noix » (petite enfance)  uniquement pour « tendre la main sous la férule » (étudier)

A propos de noix d’ailleurs (notre récompense quand nous avons bien appris notre leçon), nous avons tous remarqué qu’Helenus en distribue toujours plus facilement à Victoria, sous prétexte qu’elle est bonne élève ! Moi, je sais bien que c’est parce qu’elle est une esclave, comme lui, et qu’il me hait parce que mon père est riche…

Aujourd’hui, le maître vérifie que nous avons bien appris les divisions de l’as et de la livre. Je trouve cet exercice très compliqué, et souvent, je m’aide en comptant sur mes doigts. Marcus, lui, a répondu très vite ‘la uncia’ et ‘le sextans’ lorsqu’il a été interrogé sur 1/12e et 2/12e de livre ; le litterator lui donne donc une noix qu’il s’empresse d’ajouter aux autres (Marcus aime bien exhiber son sac de noix, signe distinctif du bon élève !)

ph.7
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Enfin, la leçon s’achève, et nous pouvons partir. Nous saluons le maître, et accompagné de mon pédagogue, je m’arrête à la caupona (taverne) de Julia au coin de la rue. Je choisis aujourd’hui une assiette de lentilles accompagnées de saucisse. Cette matrone est charmante, et m’offre toujours quelque friandise (je raffole de ses dattes fourrées au fromage de brebis, aux pignons et au miel, dont elle a le secret !)

Après m’être rapidement restauré, je laisse Aegidios deviser avec Julia sur la mauvaise opinion qu’il a des méthodes du litterator (je l’entends souvent parler de Sénèque et déplorer que l’école ne nous instruise pas pour la vie mais pour l’école…). Je profite de ce répit pour m’amuser un peu. Mon esclave m’a amené les jouets que mon père m’a offert pour mon anniversaire (ph.7).

Tout à coup, Aegidios, m’enjoint de cesser de jouer et de le suivre ; il a décidé aujourd’hui que nous irions à la bibliothèque. Il veut me faire découvrir les poèmes d’Horace. Je devrais bien évidemment lire sur place, puisque nous ne pouvons emmener aucun livre avec nous. Je suis vraiment déçu car, pour ma part, j’avais demandé à passer l’après-midi à l’auditoria (salle de lecture publique) où j’aurai pris plaisir à écouter les recitationes (lectures déclamées) qui me plaisent énormément.

 

Enfin ! Telle est ma vie d’écolier ! Levé avant l’aurore, j’endure un maître qui n’est qu’un misérable esclave cruel, mon pédagogue n’a de cesse de plaire à mon père, Severinus le bien nommé, en me bourrant le crâne d’inutiles apprentissages, et en plus ce soir, lors de la cena (repas du soir), je suis sûr que mon père me fera encore réciter un texte grec dans le triclinium (salle à manger de trois lits), pour épater ses invités !.. Enfin, seul dans mon lit, je pourrai reprendre mon rêve préféré : celui d’une école où il n’y aurait plus de fouet, et qui offrirait de nombreuses vacances …Que ne suis-je né à une autre époque !